Pour la troisième année consécutive, notre campagne numérique met en lumière les acteur·trice·s du changement, les innovateur·trice·s et les perturbateur·trice·s noir·e·s dans le domaine de la coopération internationale canadienne. Tout au long du mois de février, nous dressons le portrait de leaders dont les réalisations, les défis et les perspectives transforment le secteur et font progresser l’équité, l’inclusion et la justice.

Cette semaine, nous vous invitons à rencontrer Radia Mbengue, responsable du programme humanitaire MEAL à Oxfam Canada.

Pourquoi avez-vous décidé de travailler dans la coopération internationale et quels ont été les moments forts de votre carrière ?

Ma décision de travailler dans la coopération internationale est profondément ancrée dans mon expérience personnelle. Ayant grandi au Sénégal, j’ai très tôt constaté que l’accès aux ressources, aux droits, aux soins de santé, à l’éducation et aux opportunités dépendait souvent du lieu de naissance, de l’origine ethnique et du genre. Ces réalités ont façonné ma vision du monde et m’ont inculqué une perspective profondément intersectionnelle qui continue de guider ma vie personnelle et professionnelle.

En tant que femme sénégalaise noire dans ce secteur, je suis animée par la volonté de faire entendre la voix des personnes les plus marginalisées, en particulier les femmes noires, car nous méritons non seulement d’être consultées, mais aussi d’exercer un pouvoir réel et d’occuper des postes décisionnels. Au cours des cinq dernières années, j’ai travaillé dans le domaine du développement international et de l’aide humanitaire, en me spécialisant dans la protection sociale adaptative, l’éducation sensible au genre et la justice climatique. Mon travail a consisté à concevoir et à gérer des programmes de plusieurs millions de dollars en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, en mettant toujours l’accent sur la dignité, l’équité et la responsabilité envers les communautés touchées.

Parmi les moments forts de ma carrière, je citerais la direction et l’organisation d’une délégation de défenseurs des terres noirs et autochtones à la COP27, où nous avons mis l’accent sur les impacts disproportionnés des industries extractives sur les communautés noires et autochtones et remis en question les espaces de gouvernance climatique exclusifs. J’ai également occupé le poste de présidente de l’équité chez KAIROS Canada, où j’ai facilité les discussions organisationnelles sur l’antiracisme et les microagressions et où j’ai élaboré avec succès une proposition à la Fondation canadienne des relations raciales pour organiser un événement dans le cadre du Mois de l’histoire des personnes noires. Cet événement a réuni des conférenciers de la diaspora africaine, des communautés racialisées du Canada et un partenaire judiciaire du Soudan du Sud afin d’explorer la résistance anticoloniale, le leadership des jeunes et les visions collectives pour l’avenir.

Parallèlement, j’ai soutenu les communautés noires et les jeunes leaders au Canada par le biais d’ateliers sur la justice climatique, en facilitant les discussions sur les ancêtres, l’écologie et les systèmes de connaissances des personnes noires, et en accompagnant les femmes noires dans le cadre de programmes de leadership environnemental qui valorisent leur expertise et leurs réalités vécues.

Dans le cadre de mes fonctions actuelles chez Oxfam Canada, je gère un projet intitulé « Geared for Success » (Prêts pour la réussite) au Soudan du Sud et en Ouganda, qui vise à développer une éducation inclusive et sensible au genre pour les enfants réfugiés et déplacés à l’intérieur de leur propre pays, en particulier les filles et les élèves vivant avec un handicap. Travailler dans des contextes de crise a renforcé ma conviction que l’éducation n’est pas seulement un droit fondamental, mais aussi un outil de protection essentiel pour les enfants confrontés à des conflits, des déplacements et des chocs climatiques.

Quelles expériences ont influencé votre carrière en tant que personne noire dans le secteur de la coopération internationale ?

Comme beaucoup de professionnel·le·s noir·e·s travaillant dans la coopération internationale, j’ai vécu des moments où mon expertise a été remise en question, mes contributions minimisées ou ma voix mise de côté. Plutôt que de me pousser à quitter le secteur, ces expériences ont renforcé ma détermination à prendre ma place et à défendre l’équité tant au sein des institutions que dans la manière dont les crises mondiales sont comprises et traitées.

J’ai été particulièrement marquée par le fait de constater à quel point la violence qui touche les communautés noires, que ce soit au Soudan, au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo ou ailleurs sur le continent, est régulièrement normalisée, sous-estimée ou reléguée au second plan dans les médias internationaux et les décisions de financement. Cette attention sélective a des conséquences concrètes sur la vie des gens et alimente mon combat continu en faveur des crises dites « oubliées ».

Mon expérience dans le domaine du suivi, de l’évaluation et de l’apprentissage a également profondément influencé mon travail. J’ai pu constater à quel point les données, les indicateurs et les cadres de reporting influencent directement l’accès au financement, la visibilité et l’attention politique. Grâce à des approches MEAL féministes et participatives, je m’attache à mesurer non seulement les résultats, mais aussi les changements en matière de pouvoir, de voix, de dignité et de normes de genre. Ce travail renforce les politiques et les programmes tout en garantissant que les organisations dirigées par des personnes noires et des femmes ne soient pas effacées par des systèmes de responsabilité extractifs ou trop technocratiques.

Face à la réduction de l’espace civique et au silence imposé aux personnes marginalisées et privées de leurs droits, quels sont vos espoirs pour l’avenir et quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent travailler dans la coopération internationale en tant qu’acteur·trice·s du changement, défenseur·euse·s ou personnes alliées ?

J’espère que la coopération internationale continuera à évoluer vers des approches véritablement féministes, décoloniales et localisées, dans lesquelles les communautés ne sont pas traitées comme des bénéficiaires, mais comme des leaders, des détenteur·trice·s de connaissances et des décideur·euse·s. Cela nécessite de laisser les plus marginalisés s’exprimer, de résister au tokenisme et de financer directement les initiatives menées par les communautés.

Pour les organisations et leurs alliés, cela signifie réduire les obstacles à l’accès au financement, soutenir le renforcement des capacités de manière non extractive et investir de manière intentionnelle dans le développement professionnel des professionnel·le·s noir·e·s, en particulier des femmes noires. Cela exige également un travail interne soutenu pour lutter contre les préjugés dans les pratiques d’embauche, les filières de leadership et les cultures organisationnelles.

Pour ceux qui entrent dans le secteur, mon conseil est de rester fidèle à vos valeurs, de renforcer la solidarité entre les mouvements et de vous rappeler que les changements significatifs proviennent souvent de la remise en question des systèmes et non simplement de leur utilisation. Promouvoir la localisation, mettre l’accent sur l’expérience vécue et redistribuer le pouvoir ne sont pas des tendances ; ce sont des éléments essentiels si nous voulons sérieusement construire un secteur de la coopération internationale plus juste et plus efficace.

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