Le Budget 2025 a été déposé le 4 novembre et signale un changement notable des priorités internationales du Canada. À un moment où les besoins mondiaux augmentent et où l’incertitude géopolitique s’accentue, l’approche du budget en matière d’aide internationale éclaire la façon dont le gouvernement entend concilier les pressions budgétaires intérieures et ses engagements de politique étrangère. 
L’aide internationale a été un outil efficace, en particulier pour une puissance moyenne comme le Canada, qui contribue à des résultats partagés : renforcer la stabilité mondiale, soutenir des économies résilientes et faire progresser des conditions qui profitent à la fois aux pays partenaires et aux personnes au Canada. En investissant dans ces objectifs communs, le Canada contribue à favoriser la sécurité, les perspectives économiques et la coopération mondiale dont dépendent sa propre prospérité et sa propre sécurité. 
La présente analyse examine trois questions centrales : ce que le budget fait en lien avec l’Enveloppe de l’aide internationale (EAI), dans quelle mesure ces choix s’alignent sur les objectifs mondiaux déclarés du Canada ou s’en écartent, et quelles pourraient être les répercussions pour le rôle, les partenariats et l’influence du Canada à l’international. 

Décrypter les compressions à l’aide 

Le Budget 2025 annonce une réduction de 2,7 milliards de dollars de l’Enveloppe de l’aide internationale sur quatre ans, en contradiction avec l’engagement du premier ministre Mark Carney selon lequel son « gouvernement ne réduira pas l’aide internationale ». Le budget précise les compressions annuelles suivantes : 470 millions de dollars en 2026-2027, 590 millions en 2027-2028, et 861 millions tant en 2028-2029 qu’en 2029-2030, ce niveau plus élevé de réductions se poursuivant par la suite. En se fondant sur un niveau budgété de l’EAI pour 2024 d’environ 7,2 milliards de dollars, cela représente une réduction cumulative d’environ 12 %. 

 

Cependant, en l’absence d’un niveau de référence publié pour l’EAI, l’ampleur réelle de ces compressions demeure impossible à déterminer avec précision. Il s’agit d’un déficit de transparence que Coopération Canada et d’autres ont maintes fois signalé. La transparence et la prévisibilité permettent au Parlement et aux parties prenantes d’évaluer si les priorités annoncées se reflètent dans les décisions de dépenses effectives. Au-delà des chiffres, la clarté est essentielle pour comprendre comment ces changements influeront sur les partenariats, l’économie et la sécurité du Canada, ainsi que sur la planification des programmes et la capacité des communautés qui comptent sur un soutien prévisible. 

 

Le gouvernement justifie la réduction comme un retour aux « niveaux prépandémiques », laissant entendre que les hausses récentes étaient temporaires. Ce cadrage est trompeur. Depuis 2020, l’écart entre les montants budgétés et les dépenses réelles s’est creusé, portant l’aide internationale totale à plus de 13 milliards de dollars en 2022-2023. Cela s’explique non seulement par les appuis liés à la pandémie et aux vaccins, mais surtout par l’assistance sans précédent accordée à l’Ukraine. Or, les besoins mondiaux ne se sont pas atténués ; au contraire, les acquis du développement ont reculé, les besoins humanitaires ont explosé et l’Ukraine fait face à des coûts de reconstruction avoisinant les 750 milliards de dollars. 

 

Utiliser 2019 comme étalon occulte ces réalités d’après-pandémie. La comparaison des niveaux budgétés d’aide internationale de 2024-2025 (7,2 milliards de dollars) à ceux de 2019-2020 (5,7 milliards) indique une baisse d’environ 20 %, et la comparaison avec les dépenses réelles les plus récentes révèle une diminution encore plus marquée, pouvant atteindre 50 %. Bien que l’inflation depuis 2020 (plus de 20 %) puisse donner l’impression que les compressions sont moindres en termes nominaux, on ignore si le gouvernement a tenu compte de cette perte de pouvoir d’achat. Sans ajustement pour l’inflation, les niveaux « pré-pandémie » évoqués dans le budget sont en réalité bien plus bas en termes réels, équivalant à environ 4,7 milliards de dollars aujourd’hui, soit près de 1 milliard de moins que leur valeur nominale. 

 

Ces compressions ciblent aussi un poste budgétaire déjà modeste : moins de 2 % des dépenses fédérales et environ 0,3 % du RNB. Pourtant, on demande à l’EAI de réaliser environ 5 % des « économies » budgétaires totales. Par ailleurs, d’autres ministères ont été protégés de réductions plus importantes, ce qui soulève des questions : pourquoi une enveloppe aussi restreinte, mais à fort impact, devrait-elle supporter une part disproportionnée de l’effort ? 

Où les compressions frapperont-elles ? 

Le budget ne fournit que des indications générales sur les programmes qui seront touchés. Point crucial : la santé mondiale est expressément visée, le gouvernement soutenant que les contributions du Canada auraient augmenté de façon « disproportionnée » par rapport à celles de ses pairs. Il s’agit d’une rupture nette après des années de leadership canadien en santé des personnes mères et des enfants, en préparation aux pandémies, en lutte contre les maladies infectieuses et en santé sexuelle et reproductive. Le message est clair : le Canada entend revenir dans la moyenne. 

 

Ce recul est préoccupant, car les investissements en santé mondiale donnent régulièrement des résultats exceptionnels : élargissement de la vaccination et des efforts d’éradication des maladies, renforcement des systèmes de santé. Ces programmes ont sauvé des millions de vies et renforcent les défenses mondiales contre les pandémies. Se retirer maintenant compromet des décennies de progrès et laisse tout le monde — y compris les personnes au Canada — plus exposé aux menaces sanitaires mondiales. 

 

Le budget laisse aussi entrevoir des réductions à l’égard des institutions financières internationales, ce qui pourrait toucher les contributions à des organisations multilatérales comme la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement. Entre-temps, des « ajustements » aux programmes bilatéraux signifient presque certainement des compressions, sans autre détail. 

 

L’engagement du budget de concentrer l’aide sur « les pays qui en ont le plus besoin » constitue une clarification bienvenue, signalant un renouvellement de l’attention portée aux pays les moins avancés, aux contextes fragiles et à l’éradication de la pauvreté. Les partenaires de mise en œuvre sont prêt·e·s à collaborer avec le gouvernement pour traduire cet engagement en actes et veiller à ce que les ressources parviennent aux communautés où leur impact sera maximal. Cette focalisation est d’autant plus cruciale que les budgets de développement et d’action humanitaire se resserrent. Quand les ressources diminuent, ce sont les personnes déjà en situation de vulnérabilité qui en subissent de plein fouet les conséquences. Diriger l’aide internationale vers les personnes et les lieux qui en ont le plus besoin concorde non seulement avec les objectifs déclarés du Canada, mais est aussi indispensable pour éviter de nouveaux reculs en matière de développement humain, de stabilité et d’égalité mondiale. 

Un recul du leadership 

Au-delà des considérations budgétaires, ces compressions constituent une occasion manquée pour le Canada d’exercer un leadership mondial fondé sur des principes — d’autant plus en une année où il a assuré la présidence du G7 et joué un rôle important dans l’agenda du financement du développement. Alors que plusieurs grands bailleurs se replient, le Canada aurait pu se démarquer en maintenant (la principale demande de Coopération Canada dans sa soumission prébudgétaire) ou en augmentant modestement son aide. Au lieu de cela, le Budget 2025 élargit le vide laissé par d’autres donateur·trice·s, affaiblissant l’influence du Canada et compromettant les gains en réduction de la pauvreté et en santé mondiale. 

 

L’histoire en montre les risques. La consolidation budgétaire des années 1990 a réduit l’aide d’environ un tiers, faisant passer le pays d’un bailleur de premier plan à l’un des derniers du G7. Les retombées sur la réputation ont duré des années, des partenariats — particulièrement en Afrique — se sont étiolés, et il a fallu du temps pour regagner en crédibilité. Un recul similaire aujourd’hui, après des années de réengagement, pourrait de nouveau amoindrir la voix du Canada dans une géopolitique toujours plus fragmentée. 

 

Cela compte, car la coopération au développement est l’un des outils les plus importants du Canada pour entretenir la bonne volonté et des relations stratégiques, surtout au moment où le pays cherche des partenaires au-delà de ses alliés traditionnels. Réduire l’aide envoie un message transactionnel : le Canada s’intéresse aux marchés, mais moins à la construction d’un système international plus juste et équilibré. Cela sape les efforts visant à bâtir des alliances durables dans le Sud global. À l’inverse, maintenir un engagement solide en matière de développement renforce la confiance et fait progresser les objectifs de politique étrangère du Canada dans des régions comme l’Indo-Pacifique et l’Afrique. 

Les mauvaises compressions au mauvais moment 

En résumé, le Budget 2025 marque un changement notable dans l’approche du Canada à l’égard de la coopération internationale, dont une coalition de plus de 100 ONG a averti qu’il nous affaiblirait collectivement et mettrait en péril la sécurité. Les réductions apportées à l’Enveloppe de l’aide internationale sont disproportionnées, opaques et reposent sur l’idée erronée que l’aide internationale peut simplement revenir à la « normale » pré-pandémie. Les besoins humanitaires et de développement demeurent élevés, avec environ 300 millions de personnes nécessitant une assistance — près du double du niveau de 2019. 

 

Si les pressions budgétaires intérieures sont bien réelles et tangibles, la décision de réduire l’EAI s’accompagne de conséquences importantes. Des compressions de cette ampleur pourraient diminuer la capacité du Canada à répondre aux crises mondiales et à soutenir des résultats de développement à long terme. 

 

En regardant vers l’avenir, ce budget soulève des questions plus vastes sur le rôle et l’orientation stratégique du Canada dans les affaires internationales. Historiquement, l’aide au développement a servi à la fois des objectifs humanitaires et les objectifs de politique étrangère et de sécurité du Canada. Des réductions à ce moment-ci risquent de limiter l’influence et la capacité opérationnelle du pays dans un environnement mondial de plus en plus complexe. Une fois amoindries, ces capacités et cette crédibilité peuvent être difficiles à rétablir. 

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