Au cours des dernières semaines, Coopération Canada a participé à deux rassemblements importants de la communauté philanthropique : la conférence de Philanthropic Foundations Canada à Winnipeg, sur le territoire du Traité n° 1, et le WINGSForum à Montréal/Tiohtià, sur le territoire traditionnel non cédé et non abandonné de la nation Kanien’kehá (Mohawk).

Au cours de ces deux rassemblements, les discussions sont sans cesse revenues sur des questions qui sont au cœur de notre travail chez Coopération Canada : que faut-il pour maintenir une société civile forte et résiliente en cette période de profonds changements mondiaux ? Comment protéger l’espace civique qui rend la démocratie possible ? Et comment la société civile, le secteur philanthropique, les gouvernements et d’autres acteur·trice·s peuvent-ils/elles collaborer différemment pour y répondre ?

Ces questions ne concernent pas un secteur en particulier. Elles portent sur la démocratie elle-même.

L’espace civique, c’est une infrastructure

C’est un cadre de réflexion que nous portons en nous depuis le premier Sommet sur l’espace civique d’Ottawa, qui s’est tenu plus tôt cette année.

Dans ses réflexions de clôture, Maiwand Rahyab, fondateur et directeur général de Sociétés résilientes, a soulevé une idée simple mais puissante : l’espace civique est une infrastructure.

Nous comprenons aisément pourquoi les sociétés investissent dans les infrastructures physiques. Les routes, les réseaux énergétiques et les réseaux de communication permettent aux communautés et aux économies de fonctionner. L’infrastructure civique n’en est pas moins essentielle.

Ce sont les organisations, les réseaux, les relations, les institutions et les espaces qui permettent aux citoyen·ne·s de se rassembler, d’accéder à l’information, de participer aux décisions, d’exercer leur liberté d’association, de demander des comptes aux détenteur·trice·s du pouvoir et de prendre soin de leurs communautés. La démocratie n’est pas simplement quelque chose qui est assurée par des institutions ou exercée dans les urnes. C’est une pratique, construite et entretenue par et pour les communautés.

Et, comme toute autre infrastructure, elle nécessite des investissements.

Le premier Sommet sur l’espace civique d’Ottawa a réuni plus de 350 personnes issues de la société civile, du secteur philanthropique, des pouvoirs publics, des médias, du monde universitaire et d’autres secteurs autour de ce défi précis : comment défendre, reconquérir et réimaginer l’espace civique à une époque où la démocratie est de plus en plus mise à rude épreuve. L’un des messages qui s’est dégagé de cette rencontre est que ce travail relève d’une responsabilité collective. Un espace civique solide repose sur des organisations dotées de ressources suffisantes et protégées, sur une participation inclusive, sur des relations équitables et responsables, ainsi que sur la capacité des acteur·trice·s civiques à agir librement et en toute sécurité.

Les discussions menées lors de la conférence du PFC et du WINGSForum ont été l’occasion de continuer à explorer ce que cela signifie concrètement.

Renforcer la résilience avant d’en avoir besoin

Au PFC, une discussion d’ouverture sur la démocratie a examiné les enseignements tirés des États-Unis tout en s’interrogeant sur leur signification dans le contexte canadien.

L’une des idées qui m’a le plus marquée est l’importance des réseaux et des infrastructures civiques en période de crise.

Les systèmes et les relations développés pour relever un défi donné peuvent devenir essentiels lorsque les circonstances changent. Les réseaux communautaires renforcés pendant la pandémie de COVID-19, par exemple, ont permis de tisser des liens, de mettre en place des mécanismes de partage d’informations et de développer des capacités qui pourraient être réactivées ultérieurement lorsque les communautés seront confrontées à de nouvelles menaces et injustices.

La leçon à en tirer dépasse le cadre d’une crise particulière : la résilience ne se construit pas à la demande.

Ma collègue Melissa Hammell, cofondatrice de Bridge Building Group, nous rappelle souvent que les relations se construisent au fil de « 100 tasses de thé ».

L’idée est simple mais importante. Tisser des liens demande de la patience, de l’engagement, de l’écoute et de l’apprentissage. La confiance se construit au fil du temps.

Et cela compte précisément parce que nous ne savons pas quand nous aurons besoin de ces relations.

Lorsqu’une crise frappe, on a rarement le temps de commencer par se présenter, de déterminer à qui on peut faire confiance, de repérer où se trouvent les connaissances ou de construire les réseaux nécessaires pour réagir. La capacité des communautés à se mobiliser, à partager des informations, à se protéger mutuellement et à réagir face à l’injustice dépend en partie des relations qui existent déjà.

Cela prend du temps.

Et cela nécessite des ressources — de toutes parts.

Investir dans les relations et les réseaux peut être difficile à quantifier. Cela ne s’inscrit pas forcément parfaitement dans un cycle de projet d’un an ni ne produit de résultat facilement attribuable.

Mais il s’agit d’une infrastructure.

Et lorsque cette infrastructure est nécessaire, sa valeur devient indéniable.

C’est pourquoi, en marge du WINGSForum, nous nous sommes associés à Comuá Network, à l’initiative PIPA et à Sociétés résilientes pour organiser une rencontre informelle sur l’espace civique, la société civile et la philanthropie — réunissant des leaders philanthropiques, des acteur·trice·s de la société civile et des défenseur·euse·s des droits afin de créer des liens entre les régions, de partager des stratégies émergentes et d’explorer comment nous pouvons renforcer la résilience démocratique et soutenir des solutions menées au niveau local.

Qui peut agir — et dans quels délais ?

Lors du WINGSForum, Maria Ressa, lauréate du prix Nobel de la paix, a présenté une analyse sans concession de l’intersection entre la technologie, l’information et la concentration du pouvoir politique et économique.

Elle a décrit des changements qui touchent profondément notre rapport au monde qui nous entoure : les réseaux sociaux qui se disputent notre attention, des technologies de plus en plus intrusives qui façonnent nos relations les un·e·s avec les autres, et l’intelligence artificielle qui soulève de nouvelles questions sur le libre arbitre humain.

Elle a également mis en évidence la relation de renforcement mutuel entre les hommes forts de la politique et les oligarchies technologiques. Il n’est pas nécessaire qu’ils fassent partie d’une quelconque conspiration coordonnée. Leurs motivations peuvent simplement coïncider : la technologie offre portée et envergure ; le pouvoir politique peut apporter une protection ou instrumentaliser les institutions et le droit ; et le chaos informationnel peut profiter aux deux.

Son message comportait un défi important pour tous·tes celles et ceux qui œuvrent à la protection des droits, de la participation démocratique et de l’espace civique.

Celles et ceux qui cherchent à consolider leur pouvoir n’attendent pas de stratégies parfaites, de programmes de financement parfaitement conçus ou de certitudes sur chaque risque.

Ils/Elles agissent.

Ils/Elles collaborent.

Ils/Elles investissent.

Ils/Elles utilisent les outils et l’influence à leur disposition.

La question qui se pose à nous tous·tes est de savoir si nos systèmes nous permettent d’en faire autant lorsque l’espace civique est menacé.

Les ressources peuvent-elles parvenir rapidement là où elles sont nécessaires ? Les relations nécessaires pour comprendre ce qui se passe existent-elles déjà ?

Sur quelles connaissances s’appuie la réponse ? Où des systèmes de résilience sont-ils déjà en place ? Et comment les différents acteurs peuvent-ils contribuer à aider ces systèmes à survivre et à prospérer ?

Différents acteur·trice·s apportent différentes formes de pouvoir

L’argent joue un rôle énorme dans ce débat.

Partout dans le monde, les organisations de la société civile opèrent sous une pression financière immense, précisément au moment où leur rôle prend de l’importance. Il est essentiel de disposer de ressources flexibles, prévisibles et durables. Et lorsque des acteur·trice·s civiques ou des communautés sont confronté·e·s à des menaces immédiates, la capacité à mobiliser rapidement des fonds peut être décisive.

Mais l’argent ne fait pas tout.

Les communautés, les mouvements et les organisations de la société civile apportent des connaissances. Ils/Elles apportent de la légitimité, de la confiance, une expérience vécue, une capacité d’organisation et des relations forgées au fil du temps.

Ils/Elles sont souvent les plus proches des défis que nous essayons de relever. Ils/Elles savent où la résilience existe déjà. Ils/Elles voient où les systèmes s’effondrent. Et ce sont souvent eux/elles qui développent et mettent déjà en œuvre des solutions.

Les organisations philanthropiques apportent des ressources financières, mais aussi des relations, un pouvoir de rassemblement, de l’influence et une voix — si elles choisissent de s’en servir — ainsi que de la flexibilité et souvent une plus grande capacité à prendre des risques.

Les gouvernements apportent des responsabilités, des ressources et des formes de pouvoir différentes.

L’enjeu n’est pas de prétendre que ces acteurs occupent des positions identiques. Ce n’est pas le cas.

Il s’agit de reconnaître que répondre aux défis auxquels nous sommes confrontés exige davantage qu’une simple transaction dans laquelle des ressources passent d’un·e acteur·trice à un·e autre.

Cela exige de la collaboration.

Cela exige des liens.

Et cela exige de prendre au sérieux les questions suivantes : quelles connaissances valorisons-nous, qui définit le problème, qui participe aux décisions, qui peut agir rapidement, qui assume les risques et quelles institutions et quels systèmes de résilience finissent par se renforcer.

Des principes aux tactiques

Le PFC et le WINGSForum ont tous deux poussé les discussions au-delà des engagements généraux pour les orienter vers des tactiques concrètes.

C’est important.

Nos secteurs s’accordent largement sur l’importance de la confiance, du partenariat, des approches menées localement, du transfert de pouvoir ou d’un financement flexible.

La question la plus difficile est de savoir ce que nous sommes prêts à changer.

Parfois, le point de départ peut sembler remarquablement simple.

Au WINGSForum, une suggestion a été faite : supprimer la subvention d’un an.

Nous pourrions aller plus loin.

Et si cinq ans devenaient la norme plutôt que l’exception ?

Un financement flexible à plus long terme permet aux organisations de fidéliser leur personnel et de conserver leurs savoirs, d’investir dans les relations, de s’adapter lorsque les circonstances changent et de mettre en place l’infrastructure nécessaire à la résilience.

Mais même un changement apparemment simple comme celui-ci met rapidement en évidence la difficulté de la tâche.

Cela peut nécessiter de modifier les politiques organisationnelles.

Cela peut nécessiter des discussions avec les conseils d’administration.

Cela peut nécessiter de revoir les cadres de gestion des risques, les processus d’approbation, les exigences en matière de rapports ou les attentes concernant l’attribution et le contrôle.

Mobiliser rapidement des ressources en réponse à une injustice peut nécessiter d’accepter que les processus habituels sont tout simplement trop lents.

Valoriser les savoirs communautaires peut nécessiter de redéfinir ce qui est considéré comme une preuve.

Partager le pouvoir peut nécessiter de redéfinir qui a le droit de participer aux décisions.

Il existe encore un écart considérable entre bon nombre des principes que nos secteurs adoptent de plus en plus et les systèmes au sein desquels nous fonctionnons réellement.

Combler cet écart exige plus que de bonnes intentions.

Cela nécessite un changement institutionnel — et une certaine volonté d’être suffisamment courageux pour le mener à bien.

La connexion fait partie intégrante du travail

Pour Coopération Canada, un autre fil conducteur relie toutes ces discussions.

Notre rôle en tant que réseau repose fondamentalement sur la connexion.

Et la création de liens n’est pas accessoire à la protection de l’espace civique. Elle fait partie de l’infrastructure qui rend l’action collective possible.

Les « 100 tasses de thé » comptent.

Les relations entre les organisations comptent.

Les espaces où se rencontrent les acteurs de la philanthropie, de la société civile, des pouvoirs publics, des communautés, de la recherche et d’autres acteur·trice·s comptent.

Ces liens permettent à la connaissance de circuler. Ils permettent aux personnes de reconnaître les défis communs à travers les secteurs et les zones géographiques. Ils rendent la collaboration possible. Et elles créent des relations qui peuvent être mises à profit lorsque les circonstances l’exigent.

C’est également pour cette raison que le Sommet sur l’espace civique d’Ottawa n’a jamais été conçu comme une simple conférence.

Le premier Sommet était une invitation à approfondir les partenariats et à passer du dialogue à l’action — et s’inscrivait dans un effort à plus long terme visant à construire les relations, les alliances et les capacités collectives nécessaires pour défendre, reconquérir et réimaginer l’espace civique. Nous avons défini ce travail comme une responsabilité collective pour la santé de nos démocraties et la résilience de nos communautés.

Ce travail se poursuit.

Du 4 au 6 mai 2027, Sociétés résilientes organisera le prochain Sommet d’Ottawa sur l’espace civique, avec le soutien de Coopération Canada parmi d’autres partenaires, réunissant des acteur·trice·s issu·e·s de la société civile, du secteur philanthropique, des gouvernements et d’autres secteurs pour poursuivre ce travail.

Au cœur de cette initiative se trouve une idée qui semble de plus en plus urgente : l’espace civique est une infrastructure essentielle à la démocratie.

Si nous y croyons, alors nos pratiques et nos investissements doivent en tenir compte — en soutenant les organisations, les relations et les réseaux qui permettent aux communautés de s’organiser, de réagir et de façonner leur avenir, et en mettant en place des institutions capables d’agir lorsque ces espaces sont mis à mal.

Le PFC et le WINGSForum ont mis en évidence l’ampleur des possibilités qui s’offrent à nous en matière de renforcement des liens et d’action collective. Ils ont également souligné l’ampleur du travail qui reste à accomplir pour traduire ces principes communs en actions concrètes.

C’est un travail qu’aucun d’entre nous ne peut accomplir seul.

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